Pourquoi certains livres ne semblent pas très sérieux : Le rôle de la traduction.

De nombreux livres de développement personnels sont écrits en anglais, par des auteurs américains. Tout simplement parce que ce « mouvement » est né de l’autre côté de l’océan, en tout cas dans sa forme actuelle.

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Mais comment se fait-il que beaucoup de ces livres, une fois traduits en français, perdent un peu de leur force et de leur sérieux ? C’est en tout cas la perception qu’on peut en avoir. Et c’est dommage. Il faut avouer que le travail des traducteurs dans un domaine où les mots sont d’une importance fondamentale est particulièrement complexe.

Un peu d’histoire

Ne parlons pas ici des textes sacrés du monde entier parfois millénaires que l’on pourrait éventuellement, avec des pincettes, prendre sous l’angle de la connaissance de soi, de l’auto-réalisation, à défaut de celui du développement personnel. Rapprochons-nous du concept actuel de développement personnel. Il y a eu le docteur Coué en France au début du XXème siècle, l’un des pères de la psychologie positive. Avec sa célèbre méthode il évoquait déjà ce que l’on appellera bien plus tard la Loi d’Attraction (une transcription de l’anglais Law of Attraction), et l’autopersuasion. Il voulait aider les dépressifs à une époque ou les « mélancoliques » n’étaient pas pris au sérieux ou alors considéré comme de gentils fous. Comme M. Jourdain Coué faisait du développement personnel sans le savoir. Il a posé les premières bases d’une recherche sur les possibilités inexplorées du subconscient, et sur le pouvoir de l’imagination. Il y eu avant lui le philosophe Gaston Bachelard. Mais celui-ci avait une démarche et un but bien différents. Il fut LE philosophe de l’imagination et de la poésie et si ses travaux n’ont rien à voir avec le développement personnel comme outil psychologique, on doit reconnaitre qu’il a déblayé le terrain de la recherche sur le pouvoir de l’imagination. C’est à dire comment notre imaginaire (littéralement notre capacité à fabriquer des images dans notre cerveau sans passer par les yeux) est créateur. Ses écrits seront les premiers jalons posés pour une recherche sur la visualisation.

Mais il faut avouer que ce l’on appelle le développement personnel est devenu un véritable tsunami ayant pour épicentre les États-Unis, à partir des années 70, tirant profit des premières expériences scientifiques sur le cerveau. Il s’agissait alors d’inventer une boite à outils qui aiderait à réussir sa vie, à réaliser ses rêves et surtout devenir riche. Car en effet avant d’ajuster peu à peu le tir, le développement personnel, école américaine, s’est surtout concentrer au début sur la réussite financière. Comment devenir millionaire, les secrets pour devenir riche à la portée de tous.

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Il y eut, bien avant, beaucoup d’œuvres littéraires pouvant se rapprocher de cette thématique. La poésie américaine est traditionnellement orientée vers la recherche de soi, l’harmonie avec la nature et la place de l’humain dans le monde (Emerson, Thoreau, Whitman, etc…) et nombreux sont les auteurs de livres de développement personnel d’aujourd’hui qui revendiquent l’influence de ces poètes.
Benjamin Franklin et quelques autres ont écrit sur le thème du succès, de la réussite, alors que l’Amérique naissante se voulait être ce pays de cocagne ou tous les rêves étaient possibles. Cependant, le premier séisme véritablement notable fut Think and Grow Rich de Napoleon Hill (Réfléchissez et devenez riche en français) qui fut un succès planétaire. C’est à partir de ce livre que le développement personnel a pris sa forme actuelle et a précisé ses thèmes et ses axes.

De l’anglais au français

Rapidement, ce mouvement a « pris » en Europe, et notamment en France. Et alors que des auteurs francophones commençaient à se faire entendre (ou plutôt lire), la plupart des best-sellers américains ont eu le droit à une traduction en français et ont touché notre public.
Il est évident que le métier de traducteur est extrêmement compliqué. En effet, parler et comprendre couramment une langue ne suffit pas à la traduire. Il faut aussi saisir ce que l’on traduit pour pouvoir retranscrire des concepts. Une langue est bien plus que des mots alignés. Une langue est une façon de penser, presque une vision du monde, chacune différente des autres. Comment traduire ces paradigmes ?
Ceci dit, on a quand même parfois l’impression que les traductions manquent parfois de réflexion. Voici quelques exemples.

La pensée
Réfléchissez et devenez riche. Le titre évoque quelque chose de très différent par rapport au titre original : Think and grow rich. En effet l’anglais est ainsi fait qu’il ne construit pas ses phrases de la même manière que le français. Think and grow rich se traduit plutôt selon moi par « Pensez riche, devenez riche. »

Les mots Réflechissez et devenez riche proposent l’idée qu’il faudrait réfléchir (à une idée, une solution, une question, une série d’actions, etc…) pour devenir riche. Alors que le titre en anglais évoque très clairement la loi d’attraction : pour devenir riche, il faut commencer par se penser riche. La réflexion et l’action ne viennent que dans un second temps. D’ailleurs le livre explique en détail la façon de penser des gens riches, leur rapport à l’argent et à la vie, et comment nous pouvons tous adopter cette mentalité. Selon ce livre (et son titre original) l’imagination précède la création. Il s’agit bien de décrire une mentalité, pas un cheminement de pensées, une réflexion.

La croyance
« Belief » en anglais est souvent traduits dans les livres de développement personnel par croyance. Or ce mot évoque pour nous quelque chose qui tient de la religion, voire de la superstition. Car en français il indique plutôt ce en quoi l’on croit, et moins ce que l’on croit. Même si en fonction du contexte, le mot croyance peut avoir le même sens en français qu’en anglais. Mais parfois ce n’est pas tout à fait le cas. C’est très compliqué, je sais, mais je crois qu’on ne devrait pas forcément toujours traduire un mot par un mot. Car parfois c’est une idée ou un concept que l’on traduit.
De nombreux livres parlent de nos « beliefs », de nos « croyances » pour évoquer toutes les choses auxquelles on croit dur comme fer, qui ne sont pas forcément vraies, mais qui du coup nous bloquent (du style « je ne suis capable de rien, je ne suis pas créatif, je suis nul à exprimer ce que je pense, tout le monde me trouve ennuyeux,…). On pourrait alors traduire par pensées limitatives, ou croyances limitatives. On trouve heureusement parfois cela dans certaines traductions, mais pas toujours. Et dans ce cas le propos « sonne » un peu à côté de la plaque et peut en rebuter certains.

La puissance, le pouvoir
Encore un casse-tête. The power of… est souvent traduit par la puissance. En anglais power peut être à la fois pouvoir et puissance. Un bel exemple est le fameux best seller écrit par Eckhart Tolle, The power of now, traduit en français par Le pouvoir du moment présent. Là encore, la traduction n’a pas du être une partie de plaisir. Ce livre merveilleux contient des concepts qui ne sont pas forcément évidents à cerner. Mais attachons nous encore une fois au titre. Je ne suis pas traducteur et ne prétend surtout pas donner des leçons ou en savoir plus que les traducteurs officiels. Mais personnellement il m’aurait semblé plus juste de traduire power ici par la force. Ou à la limite par la puissance. Car le pouvoir implique une notion de rapport de force, de soumission. Or le moment présent, la pleine conscience du « ici et maintenant », est selon Tolle créateur (de joie, de bonheur). Il n’est pas quelque chose auquel on doit se soumettre ou qui aurait une emprise sur nous. Il faut au contraire l’accueillir avec bienveillance et ensuite observer à quel point les changements qu’il implique sont profonds. Power peut souvent être traduit par Force, tout simplement.
Je reconnais que là encore ce n’est pas si simple. Il faut rendre hommage aux traducteurs.
Tour de Babel
La tour de Babel – Joos de Momper

En conclusion

Lorsqu’on lit un livre dont on sait qu’il a été traduit de l’anglais (ou d’une autre langue) on devrait toujours garder en tête, dans un coin de son cerveau, l’idée que certaines imprécisions peuvent émaillées le texte et ne pas trop juger le fond sur la forme. Le mieux, pour ceux qui le peuvent, est de lire ces livres dans leur version originale. Si vous avez la chance de bien comprendre l’anglais, la plupart ont également une version audio numérique. Les livres audio, quelque soit la langue, sont de toutes façons une excellente solution car on peu les écouter en faisant du sport, les tâches ménagères, en conduisant, dans les transport en commun ou allongé au soleil sur le sable… Et si en plus ils sont en anglais, c’est un excellent exercice pour entrainer son oreille à la langue de Britney Spears !

Les livres cités dans cet article

Réfléchissez et devenez riche – Napoleon Hill (attention, n’achetez surtout pas la version Kindle. C’est un festival de coquilles et fautes de frappes qui ruinent ce livre fantastique. La version papier est excellente.)
La version originale : Think and grow rich. Il existe plusieurs éditions.

Le pouvoir du moment présent – Eckhart Tolle (format poche)
En anglais : The power of now.

De Thoreau on pourrait citer bien sûr De la marche ou La désobéissance civile. D’Emerson, La confiance en soi ou La nature. Mais de ces deux maitres à la fois penseurs et poètes, inspirateurs de tant d’auteurs contemporains, il semble particulièrement approprié d’aller jeter un œil sur celui-ci :
 Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson : Correspondance (édition bilingue français-anglais)

 

2 commentaires sur “Pourquoi certains livres ne semblent pas très sérieux : Le rôle de la traduction.

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